«Il faut des lignes entièrement dédiées à l’Afrique»

Marine Marchande
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Le spécialiste du secteur maritime Najib Cherfaoui rappelle l’urgence de reconstituer une flotte nationale afin de maîtriser les flux avec l’Afrique subsaharienne. Il préconise la création d’une seule et unique compagnie regroupant l’État, les banques et les armateurs.

Les ÉCO : Pensez-vous que le transport maritime soit le «maillon faible» de la stratégie marocaine en Afrique ?

Najib Cherfaoui : Le transport maritime n’est pas en cause, mais la problématique concerne le taux de participation des armateurs marocains au transport maritime. Actuellement, en association avec un armateur nigérian, il n’y a qu’un seul armateur marocain qui s’active et s’implique complètement dans la stratégie marocaine en Afrique. Depuis 2013, la flotte nationale de navires de commerce a disparu. Il devient donc nécessaire et urgent de reconstituer cette flotte, puis de mettre en place des lignes au départ du Maroc, entièrement dédiées à la desserte des côtes de l’Afrique, notamment de l'Afrique de l’Ouest. En d’autres termes, la croissance de l’industrie maritime du Maroc doit être fondée sur l’intensification du trafic avec l’Afrique.

Combien de connexions maritimes existe-t-il entre le Maroc et l'Afrique, et quelles compagnies les dominent ?
Il y a actuellement huit connexions maritimes entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest. Ces connexions ne sont pas directes: le Maroc est, via Tanger, un pivot d’éclatement pour les navires en provenance d’Amérique, d’Europe du Nord, de la Méditerranée et de Chine. Sept compagnies assurent ces liaisons: Maersk (Danemark), CMA-CGM (France), Hanjin (Corée), Hapag-Lloyd (Allemagne), MSC (Suisse), Grimaldi (Italie) et Nile Dutch (Hollande). Maersk et CMA-CGM dominent le secteur des conteneurs avec respectivement 35% et 25% des parts de marché. Une mention spéciale doit être faite pour saluer la dynamique de l’armement maroco-nigérian «Africa Shipping Line» qui dessert, avec courage, au moyen d’un seul navire roulier ALTINA, la ligne Casablanca-Nouakchott-Dakar-Conakry.

Comment le Maroc peut-il solutionner l'équation du transport maritime à destination de l'Afrique ?
Tout d’abord, les autorités doivent comprendre qu’il faut repenser le rôle de la marine marchande dans son ensemble, de façon à ce que sa réhabilitation, indispensable à la vie du pays, s’inscrive dans une logique de développement intensif et expansif. Ensuite, il convient de garder à l’esprit que les trois périodes de prospérité de notre pavillon (1930, 1954 et 1989) ont toutes pour origine la volonté de l’État et la confiance des banques. Les trois déclins (1935, 1970 et 2006) ont tous pour origine les hésitations de l’État et la défection des banques. Par conséquent, pour solutionner l'équation du transport maritime à destination de l'Afrique, il faut l’engagement solidaire de l’État, des banques et des armements privés au sein d’une même et unique compagnie nationale. En clair, l’État est garant de l’ancrage des mécanismes financiers à la dynamique maritime.

Préconisez-vous donc la création d’une compagnie qui implique l’ensemble des acteurs ?
Cette compagnie au capital de 1 MMDH, de type société mixte à conseil de surveillance, devrait avoir pour objet de contribuer à l’autonomie industrielle et commerciale du pays, en lui assurant ses propres moyens de transport par mer. Ensuite, de réduire les décaissements de frets en devises au bénéfice de pavillons étrangers pour ses importations et exportations. Enfin, elle devrait permettre d’offrir à la totalité des marins du Maroc le libre accès à la gamme complète de tous les genres de navigation. Pour cela, il y a une condition sine qua non: les responsables doivent vaincre leurs peurs, surmonter leur ignorance et admettre leurs fautes, car une Administration qui enregistre et analyse ses propres défaillances grandit et devient plus forte.

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