Alors que le Maroc multiplie les records de fréquentation touristique et ambitionne de s'imposer comme une destination mondiale à l'horizon de la Coupe du monde 2030, le tourisme de croisière apparaît comme l'un des segments les plus prometteurs, mais aussi les moins exploités.
Situé au carrefour de l'Atlantique et de la Méditerranée, doté de plus de 3.500 kilomètres de côtes et d'infrastructures portuaires modernisées, le Royaume dispose d'atouts naturels et logistiques qui lui permettent de prétendre à une place plus importante sur le marché mondial des croisières.
Pourtant, malgré des escales de plus en plus fréquentes à Tanger, Casablanca, Agadir ou encore Safi, le Maroc demeure essentiellement une destination d'escale et peine encore à devenir un véritable hub régional de croisières. Le potentiel du tourisme de croisière dépasse largement la seule activité portuaire.
Selon les données internationales, un navire de croisière transporte généralement entre 2.000 et 6.000 passagers auxquels s'ajoutent plusieurs centaines de membres d'équipage. Chaque escale génère des dépenses directes en excursions, restauration, artisanat, transport et services touristiques. Les croisiéristes figurent parmi les visiteurs au pouvoir d'achat le plus élevé, même lorsque leur temps à terre est limité.
Les données disponibles confirment une nette accélération du segment croisière. Au premier semestre 2025, les ports marocains ont accueilli 170.257 croisiéristes, contre 96.664 un an plus tôt, soit une hausse de 76,1%. Tanger arrive en tête avec 68.555 passagers croisière (+185,6%), devant Casablanca (57.608, +43%) et Agadir (43.762, +36%). Safi n’apparaît pas encore dans le tableau croisière de l’ANP sur cette période, signe d’un positionnement encore intermittent sur ce segment.
La dynamique s’est poursuivie à Casablanca après l’inauguration du nouveau terminal de croisières en septembre 2025 : l’ANP y fait état de 53 escales et 93.970 passagers en moins de quatre mois. À fin octobre 2025, Tanger affichait déjà 123.124 croisiéristes, en progression de 114,8% sur un an.
Les opérateurs marocains encore positionnés sur les services terrestres
Le marché marocain de la croisière reste aujourd'hui largement dominé par les grands armateurs internationaux tels que MSC Cruises, Costa Croisières, Explora Journeys, Ponant ou Club Med, dont plusieurs itinéraires incluent les ports marocains, notamment Tanger, Casablanca et Agadir.
Les opérateurs marocains occupent essentiellement les maillons à forte valeur ajoutée terrestre : agences de voyages commercialisant les croisières internationales ; réceptifs spécialisés dans les excursions ; sociétés de transport touristique ; guides agréés ; opérateurs d'événementiel ; et aussi les fournisseurs logistiques portuaires.
Depuis quelques années, plusieurs agences marocaines développent également des offres "Fly & Cruise", combinant vol international, séjour au Maroc et embarquement depuis un port européen, ainsi que des packages intégrant circuits impériaux, désert ou stations balnéaires avant ou après la croisière. Cette évolution traduit une montée en gamme des opérateurs nationaux, mais ceux-ci demeurent absents de l'exploitation maritime proprement dite, faute d'une flotte nationale de croisière Pour le Maroc, les opportunités concernent plusieurs secteurs : excursions culturelles vers les médinas et sites historiques ; tourisme gastronomique ; artisanat local ; services de transport premium ; approvisionnement des navires ;maintenance portuaire ; et autres activités de loisirs.
Avec la dynamique touristique nationale et l'augmentation continue des itinéraires reliant la Méditerranée aux Canaries et à l'Afrique de l'Ouest, plusieurs professionnels estiment que le Royaume pourrait à moyen terme doubler son trafic croisière à condition de renforcer l'attractivité de ses ports et de développer des capacités d'embarquement (homeport). L'effet multiplicateur serait particulièrement important pour Tanger, Casablanca et Agadir, appelées à devenir des plateformes régionales dans les circuits atlantiques.
Port de Tanger ville, une vitrine de la stratégie marocaine de développement du tourisme maritime
Dans cette dynamique, le Port de Tanger Ville se distingue comme un laboratoire de la stratégie marocaine pour la croisière et le yachting de luxe. Le Port onstitue aujourd'hui la principale vitrine de la stratégie marocaine de développement du tourisme maritime, avec une ambition qui dépasse le simple accueil des paquebots de croisière. Issu du vaste projet de reconversion lancé en 2010, le port a été repensé pour devenir une destination intégrée dédiée à la croisière, à la plaisance, aux ferries rapides et aux activités touristiques, en connexion directe avec la médina, la marina Tanja Marina Bay International et le front de mer de Tanger.
La Société de Gestion du Port de Tanger Ville (SGPTV) poursuit désormais une stratégie fondée sur le développement simultané des croisières internationales et du tourisme nautique haut de gamme. L'objectif consiste à faire de Tanger une escale incontournable en Méditerranée occidentale, tout en attirant une clientèle à fort pouvoir d'achat grâce à une offre intégrée combinant infrastructures portuaires modernes, patrimoine historique, gastronomie, shopping et services premium.
Cette orientation s'est récemment concrétisée par la signature d'un Mémorandum d'entente entre la SGPTV et l'Autorité du Système Portuaire de la Mer de Sardaigne (AdSP), l'une des références méditerranéennes dans le secteur des yachts et méga-yachts. L'accord vise à créer un circuit nautique international intégré "Sardaigne–Tanger", destiné à favoriser les flux de yachts, de méga-yachts et de croisières de plaisance entre les deux destinations.
Au-delà de la seule activité portuaire, cette stratégie illustre la volonté du Maroc de développer une véritable économie du tourisme maritime haut de gamme, génératrice de retombées pour l'hôtellerie, la restauration, les services nautiques, le commerce, la maintenance navale et les activités culturelles. Elle traduit également une évolution du positionnement du Port de Tanger Ville, qui ambitionne de passer du statut d'escale de croisière à celui de plateforme régionale de référence pour le tourisme maritime et le yachting de luxe en Méditerranée.
Des contraintes persistent et limitent la montée en puissance du Maroc
Malgré ces perspectives, plusieurs obstacles limitent aujourd'hui la montée en puissance du Maroc sur ce marché.Le premier concerne le positionnement des ports marocains, encore majoritairement considérés comme de simples escales plutôt que comme ports de départ et d'arrivée.
À cela s'ajoutent plusieurs contraintes notamment durée limitée des escales ; l’insuffisance des infrastructures dédiées dans certains ports ; la fluidité encore perfectible des opérations d'accueil des passagers ; la concurrence très forte des ports espagnols, portugais et italiens l’absence d'une compagnie nationale spécialisée dans les croisières ; et la faible intégration entre opérateurs touristiques et autorités portuaires.
Les professionnels soulignent également la nécessité de développer des terminaux passagers modernes, d'améliorer la connectivité aérienne avec les ports et de proposer davantage d'expériences premium adaptées à une clientèle internationale.
La question environnementale constitue également un autre enjeu majeur. Les compagnies privilégient progressivement les ports capables d'offrir des infrastructures plus durables, notamment l'alimentation électrique à quai, la gestion des déchets et la réduction des émissions de carbone. L'objectif est double : accroître le nombre d'escales internationales tout en positionnant Tanger comme une porte d'entrée privilégiée entre l'Europe et l'Afrique. Cette stratégie repose également sur la valorisation de l'offre culturelle, patrimoniale et commerciale de la ville afin d'augmenter les retombées économiques locales.
Pour transformer l’avantage comparatif en véritable leadership régional, les acteurs publics et privés devront désormais franchir une nouvelle étape : passer d'une logique d'escale à une logique de destination portuaire intégrée, capable d'attirer davantage de compagnies, d'allonger la durée de séjour des passagers et de maximiser les retombées économiques sur les territoires.
À l'approche des grands rendez-vous internationaux, notamment la Coupe du monde 2030, le tourisme maritime pourrait ainsi devenir l'un des piliers de la nouvelle stratégie touristique marocaine, à condition que les investissements, la gouvernance et l'innovation progressent au même rythme que les ambitions affichées.