Détroit de Gibraltar : le juteux business dont sont exclus les marocains

Marine Marchande
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Chaque été, des millions de Marocains résidant à l’étranger affluent vers le Royaume, et une large part d’entre eux choisissent la mer pour rentrer. Ce flux massif se traduit par une activité maritime intense au niveau du détroit de Gibraltar, où plus de 300 navires transitent chaque jour, représentant plus de 100 000 traversées annuelles sur cet axe stratégique entre l’Europe et l’Afrique. Pourtant, malgré cette effervescence commerciale et humaine, le Maroc demeure quasiment absent en tant qu’acteur maritime opérant sur cette route.


Selon les premières estimations pour la saison estivale 2025, le nombre de passagers ayant emprunté la mer pour rejoindre le Maroc dépassera vraisemblablement les trois millions, si l’on additionne les chiffres de juin, juillet et août. L’opération Marhaba, qui a démarré le 10 juin et s’étend jusqu’au 15 septembre, confirme encore une fois l’importance logistique et économique de ce corridor maritime. Il ne s’agit pas seulement d’un flux humain massif : c’est aussi un marché qui pèse lourd, très lourd. Le chiffre d’affaires généré par les traversées maritimes sur cette période est estimé à un milliard d’euros, soit près de 11 milliards de dirhams. Ce montant, pourtant considérable, échappe quasi totalement aux opérateurs marocains.


En effet, une seule compagnie nationale opère aujourd’hui dans ce segment : Africa Morocco Link (AML). Le reste du marché est dominé par des compagnies étrangères, espagnoles et françaises pour l’essentiel, qui profitent d’une manne estivale concentrée sur quelques mois. Ce déséquilibre soulève un paradoxe majeur. Le Maroc dispose d’une façade maritime double, ouverte à la fois sur l’Atlantique et sur la Méditerranée, avec une position géographique stratégique aux portes de l’Europe. Pourtant, il ne parvient toujours pas à capitaliser sur cet atout naturel en consolidant une flotte nationale digne de ce nom.


Ce vide s’explique en partie par l’absence de pavillon national depuis plus d’une décennie. Depuis l’année 2013, le Maroc a vu disparaître sa flotte marchande sous pavillon national. Plusieurs tentatives de relance ont été initiées, mais sans aboutir à des résultats concrets. L’étude la plus récente, lancée après le discours royal du 6 novembre 2023 à l’occasion de l’anniversaire de la Marche Verte, tarde toujours à livrer ses conclusions définitives. Une première version avait été soumise, mais une révision a été demandée, et le dossier semble depuis en suspens.


Ce retard s’avère d’autant plus préoccupant que les enjeux économiques dépassent largement le cadre des flux estivaux. Au-delà des traversées des Marocains du monde, c’est l’ensemble du commerce extérieur du Royaume qui dépend de compagnies maritimes étrangères. Les importations comme les exportations reposent majoritairement sur des armateurs internationaux, entraînant un coût récurrent et important pour l’économie marocaine. La dépendance logistique n’est plus seulement une question de souveraineté symbolique, mais un facteur structurel de vulnérabilité économique.


L’absence de flotte nationale empêche également le Maroc de bénéficier pleinement des retombées économiques du transport maritime, que ce soit en termes de revenus, d’emplois directs ou d’innovation dans les services logistiques. Plusieurs voix plaident donc pour une réactivation rapide du pavillon national, assortie d’une stratégie de soutien aux opérateurs locaux. Il s’agirait non seulement de renforcer la présence marocaine dans les traversées entre les ports espagnols et Tanger Med, mais aussi de s’ouvrir à d’autres routes maritimes au niveau mondial.