Le Maroc explore la faisabilité du soutage de carburants alternatifs dans ses ports, dans le cadre de sa stratégie de transition verte portuaire visant la neutralité carbone à l’horizon 2050. L’Agence Nationale des Ports (ANP), le Ministère de l'Equipement et de l'Eau, le GIZ Maroc et le PtX Hub ont conjointement organisé, le 12 juin, l’atelier de clôture de l’étude de faisabilité sur le ravitaillement des e-fuels dans les ports de Jorf Lasfar et Mohammedia.
Réalisé en collaboration avec GFA Consulting Group GmbH, ce jalon stratégique met en lumière l’engagement commun des parties prenantes maritimes à soutenir la décarbonation dans le secteur et à promouvoir des voies énergétiques durables. Lors de cet atelier technique, une étude de faisabilité sur le soutage de carburants alternatifs, ou e-fuels, dans les ports marocains a été présentée mettant en avant le méthanol comme la filière la plus mature à moyen terme, tandis que l’ammoniac reste associé à des défis technologiques et sécuritaires majeurs.
En résumé, l’étude fournit des informations clés pour guider l’avenir bas carbone du secteur notamment la maturité technologique en mettant en avant l’e-méthanol comme une solution durable, viable et mature à court et moyen terme pour sécuriser les futurs corridors d’expédition verts. Elle souligne aussi l’importance d’un déploiement par étapes en Proposant une feuille de route de mise en œuvre étape par étape (des projets pilotes aux pôles logistiques à grande échelle) pour équilibrer l’ambition environnementale avec les réalités économiques et industrielles. Enfin, elle présente un soutien stratégique à la décision grâce à la fourniture de données transparentes pour soutenir les choix souverains du Maroc et la vision à long terme dans le secteur Power-to-X.
Plus en détail, cette étude qui s’inscrit dans le cadre de la stratégie nationale de transition verte portuaire ambitionne d’accompagner la décarbonation des activités portuaires et maritimes à l’horizon 2050. Elle intervient dans un contexte marqué par le durcissement des exigences internationales, notamment celles de l’Organisation maritime internationale et des normes européennes, mais aussi par la volonté du Maroc de se positionner sur l’hydrogène vert et les énergies renouvelables.
Selon les éléments présentés, le transport maritime représente près de 70 % des émissions portuaires identifiées, ce qui en fait un levier prioritaire de réduction carbone. L’objectif de l’étude est donc d’évaluer, de manière concrète, la faisabilité du soutage de carburants alternatifs dans plusieurs ports stratégiques, notamment Jorf Lasfar, Tanger Med, Mohammedia et Casablanca.
Une étude centrée sur le maillon portuaire
Le périmètre de l’étude porte principalement sur la partie portuaire de la chaîne de valeur. Il s’agit d’analyser les infrastructures nécessaires au soutage, les opérations, les conditions de sécurité, les exigences réglementaires et les adaptations techniques à prévoir. En revanche, l’étude ne couvre pas l’ensemble de la chaîne de production des e-fuels, notamment les volets liés à la production industrielle, au transport amont ou à la disponibilité locale des carburants de synthèse.
La méthodologie retenue repose sur plusieurs volets : un benchmark international, une analyse du trafic maritime et de la flotte, une estimation théorique de la demande selon différents scénarios, ainsi qu’une évaluation économique et environnementale. Les données de trafic utilisées proviennent notamment de l’Agence Nationale des Ports pour la période 2022-2024, avec des projections fondées sur une croissance annuelle estimée à environ 2,8 %.
Cette démarche s’appuie également sur un cadre de coopération élargi associant le ministère de tutelle, la GIZ, la Banque mondiale, la BIRD, l’ANP et plusieurs partenaires internationaux. Elle prolonge d’autres travaux déjà engagés ou menés en parallèle, portant notamment sur la résilience, la prévisibilité et la cartographie des parties prenantes de la transition portuaire.
Une demande encore limitée à court terme
Les résultats présentés montrent que la demande locale en carburants alternatifs restera relativement modeste dans les premières années. Deux scénarios ont été étudiés : un scénario tendanciel, dit business as usual, et un scénario de transition accélérée, fondé sur des incitations économiques et réglementaires plus fortes.
Dans le scénario tendanciel, la demande demeure limitée à court terme. À titre d’exemple, les volumes estimés pour Mohammedia avoisineraient 1 800 tonnes en 2030. En revanche, dans un scénario plus volontariste, les volumes pourraient atteindre plusieurs dizaines de milliers de tonnes à l’horizon 2040-2050. L’étude évoque notamment des ordres de grandeur pouvant aller jusqu’à 36 000 tonnes en 2040 pour un port dans une hypothèse ambitieuse.
Les projections reposent aussi sur l’évolution attendue du nombre d’appareillages. Dans certains périmètres étendus, celui-ci pourrait passer d’environ 1 300 à plus de 7 000 entre 2024 et 2050, sous l’effet combiné de la croissance du trafic, de l’évolution des flottes et de la montée en puissance des carburants bas carbone.
Le méthanol, option la plus mature
Parmi les différentes filières étudiées, le méthanol apparaît aujourd’hui comme l’option la plus mature pour un déploiement à moyen terme. Son avantage tient à plusieurs facteurs : un stockage possible à température ambiante, des procédures de soutage déjà expérimentées dans plusieurs ports internationaux, une toxicité considérée comme plus maîtrisable que celle de l’ammoniac, ainsi qu’un niveau de maturité technologique plus avancé.
L’évolution de la flotte mondiale confirme cette dynamique. L’étude fait état d’environ 50 navires fonctionnant au méthanol déjà en service et de plus de 350 unités en commande. Certaines projections internationales évoquent même la possibilité d’atteindre près de 1 000 navires à l’horizon 2030.
Cette progression place le méthanol au cœur des premières stratégies portuaires de soutage alternatif. Pour les ports marocains, il pourrait constituer une filière d’entrée pragmatique, permettant de tester les procédures, de former les équipes, d’adapter les infrastructures et de construire progressivement un cadre réglementaire spécifique.
L’ammoniac, une solution prometteuse mais plus complexe
L’ammoniac présente, de son côté, un intérêt environnemental important : il s’agit d’une molécule sans carbone, dont la combustion ne génère pas directement d’émissions carbonées. Mais son usage maritime reste encore moins mature et soulève des défis majeurs en matière de sécurité.
Sa toxicité, ses contraintes de manipulation, la nécessité d’infrastructures spécifiques et le niveau encore expérimental de nombreuses technologies limitent pour l’instant son déploiement opérationnel. L’étude indique que la flotte liée à l’ammoniac reste principalement en phase de démonstration. Les projets dits ammonia ready progressent, avec 239 projets recensés et une trentaine d’unités opérationnelles selon les données présentées, mais le passage à grande échelle paraît plus probable au-delà de 2040.
Dans ce contexte, l’ammoniac doit être surveillé comme une solution de long terme, sans pour autant constituer la priorité immédiate des ports marocains. Son développement dépendra de l’évolution des technologies, des standards internationaux, des règles de sécurité et de la disponibilité d’une production compétitive.
Les enseignements des ports pionniers
Le benchmark international réalisé dans le cadre de l’étude montre qu’il n’existe pas de port parfaitement comparable aux cas marocains. Les ports pionniers en Europe et en Asie ont toutefois permis d’identifier plusieurs bonnes pratiques.
Leur expérience montre que le développement du soutage alternatif se fait par étapes. Les premières opérations reposent souvent sur une expertise déjà acquise dans le soutage classique, avant d’évoluer vers des tests encadrés, puis vers la mise en place de règles spécifiques, de protocoles de sécurité, d’équipements adaptés et de formations dédiées.
Cette approche progressive apparaît particulièrement pertinente pour le Maroc. Elle permettrait de réduire les risques, d’accompagner la montée en compétence des opérateurs et de préparer les ports à l’arrivée de nouvelles générations de navires.
Une transition qui dépendra aussi de l’économie
Au-delà des aspects techniques, plusieurs facteurs détermineront la réussite du soutage des e-fuels dans les ports marocains. Le prix des carburants alternatifs restera un élément décisif, tout comme leur intensité carbone réelle. Un méthanol produit localement à partir d’énergies renouvelables n’aura pas le même impact environnemental qu’un méthanol importé ou issu de sources fossiles.
La disponibilité de projets nationaux de production d’e-fuels sera également déterminante. Le déploiement d’infrastructures portuaires n’aura de sens que s’il est aligné avec l’émergence d’une offre énergétique compétitive, fiable et conforme aux standards internationaux.
C’est pourquoi l’étude insiste sur la nécessité de renforcer la coordination institutionnelle entre les acteurs de l’énergie, du transport maritime, des ports, de la réglementation et de l’investissement. La transition ne pourra pas reposer uniquement sur l’adaptation des quais ou des équipements de soutage. Elle devra s’inscrire dans une chaîne complète, allant de la production des carburants à leur utilisation par les navires.
Des recommandations pour passer à l’étape suivante
Les recommandations présentées appellent à poursuivre les études complémentaires et les chantiers déjà annoncés. Parmi les priorités figurent la définition d’indicateurs de performance de durabilité portuaire, ainsi que le développement d’un portail web de suivi du plan de transition verte.
À moyen terme, le déploiement devrait être priorisé autour du méthanol, considéré comme la filière la plus réaliste pour amorcer la transformation. En parallèle, une veille technologique et réglementaire devra être maintenue sur l’ammoniac, dont le potentiel pourrait devenir plus significatif à plus long terme.
Pour les ports marocains, l’enjeu est donc double : ne pas manquer le virage des carburants maritimes alternatifs, tout en évitant des investissements prématurés dans des filières encore incertaines. L’étude trace ainsi une trajectoire prudente mais ambitieuse : avancer par étapes, tester, former, réglementer et connecter les infrastructures portuaires à la future économie nationale des e-fuels.
À l’heure où la décarbonation devient un critère de compétitivité maritime, le soutage alternatif pourrait devenir un nouveau levier de positionnement pour les ports marocains. Mais cette opportunité dépendra de la capacité du pays à articuler stratégie énergétique, infrastructures portuaires, réglementation et attractivité économique.
« Par cette initiative, les quatres organisateurs de cet atelier technique affirment leur engagement à long terme à travailler aux côtés de ses partenaires nationaux pour concrétiser la vision du Royaume pour les énergies futures, traduisant ces orientations stratégiques en moteurs concrets pour le développement industriel et portuaire » commente-t-on auprès de GIZ Maroc.
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