Nouvelle norme STCW sur la formation contre le harcèlement des gens de mer: les femmes du maritime s’expriment (Entretien)

Formation et Réglementation
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Alors que l’OMI introduit pour la première fois une obligation de formation contre le harcèlement en mer dans la résolution MSC.560(108), l'équipe de MaritimeNews a recueilli les témoignages et analyses d’un groupe de femmes de différentes perspectives: navigatrices, administratives, académiques, mais aussi des retraitées du secteur maritime. Un panel intergénérationnel, réuni par l’association AWIMA Maroc, le chapitre national de l'Arab Women In Maritime Association. Leurs regards croisés éclairent les angles aveugles. Les avancées et les défis d’une réforme appelée à redessiner la culture du travail en mer.


MaritimeNews: Qu’est-ce que la résolution MSC.560(108) de l’OMI ?

AWIMA Maroc : La résolution MSC.560(108) est une mise à jour du Code STCW adoptée par l’Organisation Maritime Internationale le 23 mai 2024.  Elle porte principalement sur la section A-VI/1-4, qui définit les compétences de base en matière de sécurité pour tous les gens de mer. Cette révision introduit pour la première fois dans la réglementation internationale une exigence claire de formation à la prévention et au traitement des violences en mer, en particulier le harcèlement et le harcèlement sexuel. C’est un changement majeur, car il élargit la notion de sécurité, qui n’est plus uniquement technique mais aussi sociale et humaine. À travers cette résolution, l’OMI rappelle qu’un navire ne peut être réellement sûr si les personnes qui y travaillent ne sont pas protégées moralement et physiquement. Cette décision marque une évolution profonde vers un environnement maritime plus respectueux et plus responsable.

MaritimeNews : Pourquoi cette mise à jour est nécessaire ?

AWIMA Maroc  : Cette mise à jour est devenue essentielle car plusieurs recherches démontrent que la vie en mer expose les marins à des situations relationnelles difficiles, dans un environnement où le navire représente à la fois le lieu de travail et le lieu de vie (Sampson et al., 2017 ; Tang & Zhang, 2021 ; Tang et al., 2022).

Les données récentes montrent que 1 marin sur 5 déclare avoir été victime de harcèlement, une statistique révélatrice de l’ampleur du phénomène (Sanz-Trepiana, 2024).

Chez les femmes, le problème est encore plus visible : plus des deux tiers affirment y avoir été confrontées au cours de leur carrière, contre plus d’un tiers chez les hommes (Sanz-Trepiana, 2024).

Au Canada, une enquête nationale a révélé que 33% des marins ont subi du harcèlement dans les quatre dernières années, et 46% au moins une fois durant leur parcours maritime (Seafarers’ International Union of Canada, 2024).

Les recherches montrent également que les marins souffrent déjà de longues périodes loin de leurs familles, de stress, d’isolement et de fatigue  des facteurs pouvant amplifier leur vulnérabilité sociale (Sampson et al., 2017 ; Tang et Zhang, 2021).

Beaucoup quittent d’ailleurs la profession non pas à cause du salaire, mais en raison d’un climat humain dégradé ou d’un manque de respect au quotidien (Caesar et al., 2020 ; Chamberlain & Hodson, 2010 ; Sampson & Ellis, 2021).

Les études montrent enfin que les marins demeurent significativement plus exposés aux abus que les travailleurs à terre, ce qui renforce l'urgence d'une réforme structurante (Sailor’s Society, 2025).

Dans le monde arabe et musulman (en particulier au Moyen-Orient et en Afrique du Nord) cette problématique prend une dimension particulière. Même si les données scientifiques manquent, les réalités culturelles et professionnelles montrent que les violences et le harcèlement en mer peuvent y être encore plus accentués, notamment envers les femmes. Les normes sociales conservatrices, la forte hiérarchie à bord ou encore la réticence à signaler des faits par crainte du jugement social créent un terrain où les cas restent souvent cachés, silencieux, non documentés.

L’absence de chiffres ne signifie donc pas l’absence du problème : elle indique surtout un manque d’études, une sous-déclaration et une parole difficile à libérer.
Le Maroc, toutefois, présente une particularité encourageante. Dans les académies maritimes, la dynamique est différente : à l’ISEM, près de 45 % des étudiants sont des femmes, et le milieu académique ne révèle ni disparités significatives ni cas rapportés de violence. Cela démontre que, dans un cadre strictement encadré et institutionnalisé, l’égalité et le respect sont possibles — et vécus.

Cette résolution n’est donc pas une simple mise à jour administrative : elle répond à une réalité humaine mesurée, documentée et trop longtemps ignorée. Elle vient protéger celles et ceux qui portent la mer sur leurs épaules  et rappelle que la sécurité maritime commence d’abord par la sécurité des personnes.

MaritimeNews: Comment l’AWIMA accueille-t-elle les nouveaux amendements du Code STCW visant à renforcer la prévention du harcèlement et des violences à bord, et en quoi ces mesures représentent-elles une avancée pour les femmes dans le secteur maritime arabe ?

AWIMA Maroc : on accueille ces nouveaux amendements de la formation STCW avec un profond sentiment d’adhésion et de responsabilité. Ces changements marquent une étape historique : pour la première fois, la sécurité à bord n’est plus uniquement technique, elle inclut désormais la protection psychologique, sociale et morale des gens de mer.Ces amendements constituent donc un outil essentiel pour garantir aux futures marins — femmes comme hommes — des conditions de travail conformes aux standards internationaux modernes.

Enfin, bien que l’amendement entrera officiellement en vigueur en janvier 2026, il est important de souligner que l’OMI n’a pas encore publié le syllabus détaillé de la formation, ni son contenu pédagogique ni ses exercices pratiques. Cette absence de cadrage comporte un risque : celui de voir émerger des formations génériques, parfois en ligne, créées uniquement pour répondre à une exigence administrative, au détriment de l’objectif réel, qui est un changement profond de culture et de mentalité à bord.

AWIMA insiste donc sur la nécessité d’un contenu pédagogique solide, cohérent et aligné avec l’esprit de l’amendement, afin d’éviter qu’il ne se limite à un cours théorique déconnecté de la réalité des marins.

MaritimeNews: Comment une formation obligatoire pourrait-elle concrètement contribuer à réduire le harcèlement ?

AWIMA Maroc :  Une formation obligatoire constitue d’abord une étape indispensable pour permettre au marin d’identifier, reconnaître et définir clairement un comportement abusif. Beaucoup de situations de harcèlement ou d’intimidation ne sont pas signalées simplement parce que les marins n’en perçoivent pas encore les contours exacts : la formation apporte ce premier niveau fondamental d’AWARENESS.

Ensuite, elle permet d’en comprendre l’impact réel : un marin vit déjà loin de sa famille, dans un environnement stressant et à risque. Le perturber émotionnellement, physiquement ou mentalement aggrave son isolement, réduit sa concentration et peut compromettre sa performance et sa sécurité. La formation aide donc à reconnaître que ces comportements ne sont pas de simples tensions, mais de véritables violences qui doivent être signalées et traitées.
La formation joue également un rôle clé dans la vulgarisation et la normalisation du signalement. Elle explique comment remonter l’information, par quels canaux, dans quel cadre et avec quelles protections. Cette clarification réduit la peur de parler et sécurise la démarche.

Enfin, pour être véritablement efficace, cette formation doit s’appuyer sur des mallettes pédagogiques adaptées : vidéos de sensibilisation ; témoignages de personnes ayant vécu des situations de violence ; mises en situation et exercices pratiques ; scénarios réalistes inspirés de la vie à bord ; supports facilitant les discussions au sein des équipages. Ce sont ces outils humains et concrets qui permettent d’ancrer durablement une attitude de respect, d’écoute et de tolérance zéro.

Enfin, afin de transformer durablement les mentalités à bord, la formation doit être périodique, avec des formats adaptés à différents environnements et contextes. L’objectif est d’agir sur la conscience, la compréhension, les comportements et le réflexe de signalement, qui prépare l’équipage à évoluer dans un environnement maritime réellement plus sûr et plus respectueux. Un changement culturel profond à ancrer de manière progressive et continue.

MaritimeNews: Pensez-vous que les armements et opérateurs maritimes de la région sont suffisamment préparés à mettre en œuvre ces nouvelles obligations de formation d’ici 2026 ? Quels défis anticipez-vous ?

AWIMA Maroc :  Au Maroc, un premier pas important a déjà été franchi avec la note circulaire publiée en novembre 2025 par le Ministère du Transport et de la Logistique, qui invite les armateurs à se conformer aux amendements du Code STCW. Dans le même sens, l’ISEM a déjà actualisé le module concerné, en intégrant les exigences de la nouvelle résolution.

De leur côté, plusieurs armateurs ont commencé à préparer des sessions de sensibilisation à bord, afin d’anticiper l’entrée en vigueur du texte au 1er janvier 2026. Ces actions constituent une base nécessaire pour assurer la continuité des opérations avec un équipage informé et conforme aux nouvelles obligations.

Cependant, il faut rappeler que l’OMI n’a pas encore publié le syllabus officiel, ni le contenu détaillé du cours. Une seconde phase d’ajustement sera donc indispensable lorsque ces éléments seront disponibles. À ce moment-là, les compagnies devront aller plus loin: renforcer leurs politiques internes de prévention des violences ; mettre en place des mécanismes clairs de signalement et instaurer des procédures de protection des plaignants.

Les défis à venir sont réels. Au-delà de la formation, la réussite dépendra surtout d’une culture d’exemplarité. Les compagnies doivent comprendre que ce dispositif ne peut fonctionner que s’il vise d’abord la correction des comportements et la prévention, plutôt que la sanction. C’est un changement progressif, mais indispensable pour garantir un environnement réellement sûr et respectueux à bord.

MaritimeNews: Comment AWIMA accompagne-t-elle ou prévoit-elle d’accompagner les marins (femmes et hommes) dans la sensibilisation et la compréhension de ces nouvelles exigences du Code STCW ?

AWIMA Maroc :  AWIMA peut jouer un rôle déterminant dans la diffusion et la compréhension de ces nouveaux amendements en menant un travail de sensibilisation continue sur les questions de harcèlement et de violences en mer. Cela peut se traduire par la préparation et la publication de vidéos pédagogiques, de capsules de sensibilisation, ou encore de témoignages réels qui permettent de mettre des mots et des visages sur ces situations encore trop souvent invisibles.

L’association peut également réaliser des enquêtes et sondages afin de collecter des données factuelles, indispensables pour comprendre les réalités vécues par les marins dans la région, notamment les femmes.

Dans une logique de valorisation des bonnes pratiques, AWIMA pourrait aussi mettre en place un label inspiré de son initiative de reconnaissance des femmes du maritime. Ce label permettrait de récompenser les compagnies ayant avancé de manière significative dans la mise en place d’un environnement de travail inclusif et respectueux, à travers une remise de trophées. Encourager et rendre visibles ces réalisations peut créer une dynamique positive et même une forme de “compétition vertueuse” entre compagnies maritimes.

Enfin, la sensibilisation ne doit pas se limiter aux équipages à bord. Elle doit également concerner les responsables à terre, les administrateurs, les cadres RH et toutes les personnes intervenant dans la chaîne maritime. La culture de la prévention et de la tolérance zéro doit être partagée par l’ensemble de la communauté maritime.

MaritimeNews: À votre avis, ces amendements peuvent-ils réellement transformer la culture de travail à bord des navires, et quelles mesures complémentaires seraient nécessaires ?

AWIMA Maroc :  La formation obligatoire est une étape essentielle, mais à elle seule, elle ne suffira pas à atteindre l’ambition de l’OMI, qui vise l’élimination de toute forme de violence ou de harcèlement dans le milieu maritime. Si l’amendement est traité comme une simple exigence administrative, son impact restera limité.

En revanche, si les compagnies décident d’aller au-delà de la conformité minimale, alors les résultats peuvent être véritablement transformateurs. Cette transformation repose avant tout sur le leadership : les capitaines, les officiers et les responsables à terre doivent incarner l’exemplarité, corriger les comportements inadéquats, valoriser le respect mutuel et installer une tolérance zéro crédible. Le changement vient d’abord du sommet.

Ensuite, cette réforme exige un travail continu, mesuré et suivi dans le temps. Les entreprises doivent définir des indicateurs de performance liés au climat humain (signalements, satisfaction du personnel, amélioration du bien-être, qualité du travail en équipe) et se fixer des objectifs clairs. Ce suivi régulier permet d’ajuster les actions et de s’assurer que les mentalités évoluent réellement.

En résumé, ces amendements ouvriront la voie à un environnement maritime plus sûr et plus inclusif si et seulement si les compagnies s’engagent dans un processus profond de transformation culturelle, porté par un leadership actif et un suivi rigoureux des progrès humains à bord.

MaritimeNews: Message à retenir de la résolution

AWIMA Maroc :  Cette résolution MSC.560(108) nous rappelle que la sécurité d’un navire ne dépend pas seulement de sa coque, de ses machines ou de ses équipements, mais aussi du respect de ceux qui y vivent.  Elle marque l’entrée officielle de l’humain dans la sécurité maritime, comme un élément essentiel et non secondaire. Ce texte est un signal fort : aucun progrès économique ne vaut s’il se fait au détriment du bien-être des marins. En adoptant cette réforme, le secteur maritime mondial choisit la dignité, la prévention et la tolérance zéro pour les violences. Le message à retenir est simple : un navire est sûr lorsqu’il protège la vie, le corps et l’esprit de ceux qui le font avancer.

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